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LE CERCLE INFERNAL DE LA DÉCHÉANCE SOCIALE ACCÉLÉRÉE PAR LA MARGINALISATION DU SANS PAPIER

Abdou, togolais, 36 ans, 8ème jour de rétention.


La rencontre avec Abdou nous amène d’emblée à nous demander pourquoi il  se retrouve dans ce lieu de rétention alors qu’il est arrivé en France à l’âge de 17 ans pour rejoindre sa mère et qu’il n’a pas quitté depuis cette date le territoire français. Il a fait ses études en France, a exercé son activité professionnelle d’infographiste en France, s’est mis en ménage avec une Française, son amour de jeunesse depuis le lycée, a eu un enfant, âgé aujourd’hui de 10 ans, de nationalité  française. Sous divers statuts, étudiant, salarié, vie familiale, la Préfecture lui a fourni des titres de séjour pendant des années, d’autres, comme lui, ont pu alors demander et obtenir la nationalité française.

VISITE AU NOUVEAU PALAIS DE JUSTICE ET AUDIENCE DU JLD

ACTE 1 : la quête


    Voyage rapide depuis Joinville le Pont malgré deux changements. Les lignes de métro et RER n'ont pas encore été prolongées.
Nous hésitons un peu à la sortie du métro. Pas d'affichage très visible.

     Le quartier est encore en plein chantier. Nous longeons des palissades avant de trouver l'entrée du grand bâtiment en verre qui se voit de fort loin : petites entrées de chaque côté...
Première fouille des sacs (personnel très aimable).
Nous entrons et faisons la queue pour la deuxième fouille avec portiques de sécurité.
Accueil à peine correct par des hommes nombreux mais tendus... Aie, aie... je sonne... deux petites pinces à cheveux dans ma poche... Mon sac à main passe au détecteur, repasse en arrière,  re-visionnage (?) et finalement pas de souci...

POURQUOI DES RETENUS FONT-ILS UNE GRÈVE DE LA FAIM ?

Ce récit date d'octobre 2017, mais il est toujours d'actualité. Il est exemplaire de la violence de l'enfermement dans les centres de rétention et de la rancœur qu'elle provoque chez les retenus, victimes de l'inhumanité de l'État français à leur égard... 


Le souci de comprendre la grève de la faim menée par une trentaine  de détenus au cours de la semaine précédente nous a conduites à reprendre contact avec le retenu qui avait cherché à la faire connaître au Parisien en appelant une de ses journalistes. Ce dernier nous avait aussi alerté sur le sort d’un père de 4 enfants vivant en France dont le vol d’expulsion était annoncé, il était désespéré par la perspective d’être séparé de sa famille et inquiet d’une infection de sa main qui le faisait souffrir : l’administration a refusé de l’emmener à l’hôpital et a avancé son vol de plusieurs jours.

RAPPORT 2017 SUR LES CENTRES ET LOCAUX DE RÉTENTION ADMINISTRATIVE

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Sur le site de la Cimade. Le lien pour télécharger le document se trouve en bas de page Rapport 2017 sur les centres et locaux de rétention administrative 3 juillet 2018 24 centres de rétention sont passés au crible : statistiques précises, témoignages et spécificités locales. Alors qu’un énième projet de loi est en cours de discussion, l’édition 2017 du rapport offre analyses et chiffres inédits pour décrypter une politique migratoire menée au détriment des droits fondamentaux des personnes étrangères.
Rapport commun sur les centres de rétention administrative par ASSFAM Groupe SOS Solidarités, Forum réfugiés-Cosi, France terre d’asile, La Cimade, Ordre de Malte France et Solidarité Mayotte.
Les six associations intervenant dans les centres de rétention administrative présentent leur huitième rapport commun.
En 2017 la barre des 300 enfants enfermés en métropole a été franchie avec 147 familles soit 304 enfants privés de libertés derrière les barbelés de la rétention en métro…

SORTIR !

Et voilà ! malgré toutes mes précautions, je me retrouve enfermé au Centre de rétention de Vincennes. Centre de rétention, quezaco ? Centre de rétention administrative, dites CRA. C’est une sorte de prison où on enferme les étrangers sans papiers.
Et on les enferme pour quoi faire ? Pour pouvoir les expulser plus facilement : ils sont enfermés, on peut les mettre plus facilement dans un avion et hop, retour au bled !

Donc, à mon tour, je me suis fait embarquer : le lieu, bien classique, gare du Nord. On le sait bien, il faut éviter les gares, où les flics peuvent faire des vérifications d’identité plus facilement, mais, bon, éviter les gares, il faut bien aller travailler. Et je dois travailler d’autant plus, que je n’ai pas de papiers, donc, le patron me paie au lance pierre. Aussi,  pour survivre et envoyer un petit quelque chose à ma famille, je dois travailler et prendre ce qu’on me propose.

LES MILLE ET UNE COMPLICATIONS DE LA VIE DE SANS-PAPIERS

Grâce à notre réseau qui fonctionne de mieux en mieux, je suis avertie qu’un retenu a besoin de ses papiers pour établir un recours. Il n’a pas de téléphone au CRA et j’entre d’abord en contact avec son co-retenu, qui me passe Mamoudou.

Mamoudou est hébergé dans un foyer à Carrières sur Seine, l’ami avec qui il partage sa chambre a bien le dossier en question, mais, étant lui-même sans papiers, il ne veut en aucun cas se rendre au CRA. Je prends donc le numéro de l’ami, Ousmane, et je l’appelle. C’est dimanche, Ousmane est cependant au bureau (les sans papiers ne sont pas soumis aux 35 heures !) et nous nous mettons d’accord pour nous retrouver le soir, à la station Châtelet : je prendrai le précieux  dossier et l’apporterai le lendemain à Mamoudou. Le temps passe, j’attends toujours l’appel de Ousmane me disant qu’il est en route pour Châtelet. Je finis par l’appeler : il semble essoufflé et me met au courant de la situation : il est resté tard au travail, il n’y a qu’un train sur deu…

VENIR DU SOUDAN… IMMENSE SOLITUDE

Je rentre du CRA, très alarmée ! Je me précipite sur mon ordi et je cherche les dernières nouvelles sur l’état des droits et des libertés à Khartoum. Il me semblait bien que rien ne paraissait s’améliorer ! Je ne suis pas déçue : de violentes manifestations ont bien eu lieu en janvier, le prix du pain a été multiplié par trois, des journalistes ont été arrêtés, il y a eu des morts. La guerre sévit toujours au Darfour et dans les états de Kordofan-Sud et du Nil bleu ; enfin, l’état d’urgence a été proclamé dans 2 autres états, le Kassala et le Kordofan-Nord.
En revanche, la situation diplomatique du dictateur Ben Béchir, elle, s’améliore : fin des sanctions prises par les États-Unis, reprise des relations diplomatiques avec l’Arabie Saoudite, rupture avec l’Iran, accords économiques et militaires avec la Turquie… Est-ce à cause de cette vitrine diplomatique que l’on renvoie des demandeurs d’asile soudanais dans l’enfer de leur pays ?