LE PROCÈS POLITIQUE DE LA SOLIDARITÉ (2/4) UN DISPOSITIF XÉNOPHOBE

Le procès politique de la solidarité (2/4) Un dispositif xénophobe


La vallée de la Roya, à la frontière italienne, est une pièce importante dans le dispositif gouvernemental en matière d’immigration. Pour comprendre le procès politique intenté à Cédric Herrou et à travers lui à la solidarité, il ne suffit donc pas d’analyser ce qui se passe aujourd’hui à l’échelle des Alpes-Maritimes ; il faut prendre en compte les différences pièces d’un puzzle politique.


Un dispositif politique

 
Dans sa version française, quatre volets constituent le dispositif migratoire. On sait que le président de la République prétend créer dès cet été des « hotspots », soit des centres de tri, ou du moins (après rectification de l’Élysée) des « postes avancés de l’OFPRA », en Libye (ou ailleurs en Afrique, puisqu’il faut bien admettre que les « centres de rétention » sont dans ce pays de sinistres prisons où les migrants sont exposés au viol et à la torture). Emmanuel Macron veut installer ces centres « au plus près du terrain »,c’est-à-dire au plus loin des regards de la France et même de l’Europe. Il s’agit d’externaliser le traitement de l’immigration – comme hier déjà en Libye avec le régime de Kadhafi, ou aujourd’hui en Turquie avec celui d’Erdogan.


Tel est donc le premier volet du dispositif : par tous les moyens, empêcher les migrants de quitter l’Afrique. Vintimille, c’est le deuxième volet : empêcher ces mêmes migrants d’entrer en France, quitte à remettre en cause la libre circulation au sein de l’espace Schengen. C’était déjà le cas en 2011 pour fermer la route aux réfugiés, au moment de la révolution tunisienne ; mais depuis novembre 2015, les attentats sur le sol français en sont devenus le prétexte officiel – soit une manière de jouer de la confusion entre immigration et terrorisme. Voilà ce qui se joue dans la vallée de la Roya – et, pour Cédric Herrou, devant les tribunaux.


Troisième volet, les empêcher de rester en France en leur rendant la vie invivable ; c’est ce qui se déroule autour de la porte de la Chapelle, avec les « évacuations » (c’est-à-dire les expulsions) à répétition (34 en deux ans !). Quatrième volet, dont Calais est le champ de bataille, avec ses « démantèlements » successifs (même si, comme à Paris, ce serait toujours « pour leur bien » qu’on chasse les migrants…) : non seulement leur rendre la vie invivable, mais aussi les empêcher de partir de France, en l’occurrence de traverser la Manche.


Reste que ce dernier volet a de quoi étonner. En effet, il est remarquable que la France joue de son plein gré au service du Royaume-Uni, à Calais, le rôle de garde-frontière qu’elle assigne à l’Italie, bon gré mal gré, à Vintimille. Il est également surprenant que l’État français bloque les migrants qui veulent quitter le territoire comme il bloque ceux qui veulent y pénétrer. Le dispositif de la politique migratoire serait-il incohérent ?

Rendre la vie invivable

 
Sans doute Gérard Collomb, oubliant la rhétorique de la « mise à l’abri humanitaire », utilisée par le gouvernement précédent, justifie-t-il sa « fermeté » à Calais par le refus de tout « appel d’air ». Pourtant, ce flux migratoire qui traverse la France ne se dirige-t-il pas vers la Grande-Bretagne ? En tout cas, ce cliché politique n’a aucun sens. Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, l’a dit sans ambages le 21 juillet à la Chapelle : « Arrêtons de penser que la mise à l’abri de ces personnes à la rue crée un effet d’appel d’air. Cette théorie est fausse. Les migrants ne quittent pas leurs pays par choix mais par nécessité vitale. » On pourrait ajouter : ils savent mieux que nous qu’ils risquent leur vie, en particulier en Méditerranée ; cela ne les dissuade pas de tenter leur chance, coûte que coûte.


Pour sa part, Damien Carême, maire de Grande-Synthe, a rappelé, dans une lettre ouverte adressée le 7 juillet au président de la République, qu’accueillir dignement les migrants, comme il s’y est essayé, ne les amène pas à venir en plus grand nombre – puisque (les chiffres le montrent, là comme ailleurs) ils arrivent de toute façon, même dans les conditions les plus indignes. Il n’empêche : après l’incendie qui a ravagé le 10 avril le centre d’accueil qu’il avait créé, la maire de la commune voisine de Calais, avait réagi avec une jubilation éloquente : « Les événements survenus à Grande-Synthe me donnent une nouvelle fois raison et démontrent qu’il fallait impérativement démanteler “la Jungle” à Calais ». La seule politique d’immigration possible serait donc l’expulsion.


Dans ce communiqué, Natacha Bouchart semblait faire écho aux propos de Gérard Collomb, au lendemain de la mort de deux femmes et un enfant roms lors d’un incendie en mai 2013 dans la ville dont il était maire : « Il vaut mieux faire en sorte que ces populations vivent dans des conditions meilleures chez elles plutôt que de venir mourir à Lyon. » Autrement dit, il faut et il suffit que les conditions soient encore pires en France que dans leur pays pour que les migrants y retournent « librement »… Rendre la vie invivable, voilà ce qui définit une politique à l’égard des migrants que, dans Roms & riverains, nous avions nommée « auto-expulsion ».


La cohérence du dispositif que constituent ensemble les différents volets des politiques migratoires actuelles n’est pas tant de limiter le nombre de migrants sur le territoire français : sinon, comment expliquer qu’on leur interdise de traverser la Manche ? Et le vrai problème n’est-il pas aujourd’hui que la France n’est plus jugée désirable par les migrants ? Elle a même été « boudée » par les réfugiés syriens, qu’elle ne « fait pas rêver » – comme on l’a vu au moment où l’OFPRA s’est rendu à Munich, au plus fort de leur afflux en 2015, pour « soulager » l’Allemagne sans parvenir à atteindre son objectif d’en attirer 1000…


Mettre en scène le risque d’invasion quand, en réalité, la France n’accueille qu’une infime minorité des réfugiés (au total, 26531 ont obtenu l’asile en 2016), non seulement par comparaison avec des pays frontaliers des conflits (comme la Jordanie ou le Liban), mais aussi par rapport à ses voisins (en 2016, selon Eurostat, 1,4% des demandes d’asile syriennes en Europe !), c’est s’employer à convaincre l’opinion que l’immigration est une menace et qu’on y répond comme il convient, en rendant la vie invivable aux migrants pour bien manifester qu’ils n’ont pas « vocation » à vivre en France.

Le « problème de l’immigration »

 
Ainsi, le dispositif politique vise d’abord à entretenir le supposé « problème de l’immigration », et non à le résoudre. C’est ce que, collectivement, nous nous étions attachés à démontrer dans les publications de Cette France-là à partir de 2009. Et si l’action des pouvoirs publics, menée au nom du réalisme, était en fait dictée par l’idéologie ? Et si la logique de cette politique migratoire, dont la persécution des militants solidaires est le révélateur, était en réalité, non pas le pragmatisme revendiqué, mais la xénophobie ?


Paradoxalement, les pouvoirs publics n’ont de cesse d’affirmer qu’il n’existe pas de politique alternative. D’un côté, il serait donc impossible de faire face à la « crise migratoire » : comme l’Europe, la France serait, dans tous les sens du terme, débordée. De l’autre, il n’y aurait qu’une manière d’y faire face : la fermeture et la répression qui l’accompagne.


Toute logique humanitaire serait vouée à l’échec. Pire : l’engagement en faveur des droits humains aggraverait les souffrances des migrants qu’il entreprend d’alléger. On comprend dès lors la persécution qui monte contre les militants solidaires : par leur action, ils rappellent qu’une autre politique migratoire est possible. Plus on barre la route aux migrants, plus leur situation est tragique, plus le travail militant est nécessaire – et plus il est combattu par les pouvoirs publics.
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