Femmes en rétention

Première visite au CRA 4, situé au Palais de justice de Paris.

C’est vraiment un choc ! Pour pénétrer dans le Palais, il faut passer un contrôle de sécurité effectué par la gendarmerie : sacs au laser et personnes à la poêle à frire ; après, il faut s’enquérir de l’emplacement du CRA, qui, bien évidemment n’est pas indiqué : « Au fond de la cour à droite, escalier Y », nous dit-on à l’accueil. Arrivées à l’escalier Y, nouvelle demande d’information auprès d’une charmante employée qui travaille dans un réduit sombre, en haut des marches ; comment fait-elle pour garder le sourire ? « Traverser le hall, la cour à droite et là où il y a plein d’agents de police, c’est le dépôt, c’est là ».
Nous nous trouvons devant… une porte de prison,
toquons à l’énorme battant et pénétrons dans un sas impressionnant : derrière nous, l’énorme porte, bardée de fer, devant nous, une grille barre l’accès à un hall XIXe siècle, imposant et spacieux. Dans un recoin sombre du sas, nous demandons notre retenue au policier de garde, téléphone, réponse : « Ah ! il y a des transferts, vous allez devoir patienter une dizaine de minutes, asseyez-vous ». Nous prenons place en face de lui, sur un banc et nous patientons. Comme le temps passe, nous nous enquérons des autres retenues dont nous avons le nom : elles ne sont plus sur la liste.
De notre place, nous regardons, ébahies, les passages incessants dans le fameux sas : c’est un défilé permanent de policiers escortant des prévenus menottés : des hommes jeunes, des gamins, un groupe de Roms arrive en 2 fois : des jeunes garçons, puis un groupe de femmes, très à l’aise et parlant haut. Des policiers seuls entrent et sortent sans arrêt, en civil, en uniforme, des hommes, des femmes, on se salue, se claque la bise, on fume à l’extérieur. Un en particulier attire notre attention : il est tellement bouffi de « gonflette » qu’il marche, les pattes écartées, en se dandinant comme un canard. L’atmosphère est tellement oppressante, que nous arrivons difficilement à étouffer le fou-rire nerveux qui nous secoue. Une aumônière, doux sourire et grande croix sur la poitrine, nous dit bonjour.
Le temps passe, nous nous enquérons de ces fameux « transferts », notre ange gardien refuse de nous répondre, mais téléphone à ses collègues. Après une heure et demie d’attente, nous rencontrons Jacqueline. La visite a lieu dans un des box en verres installés dans le hall ; si nous notons avec satisfaction qu’il n’y a aucun contrôle policier pendant l’entretien, en revanche le hall est extrêmement bruyant, avec des passages incessants et même des cris déchirants.


Jacqueline, congolaise,

Jacqueline est une jeune femme congolaise de 28 ans, à l’abord sympathique, au sourire chaleureux. Son histoire pourtant ne prête guère à sourire : elle est arrivée en France à l’âge de 13 ans, il y a 16 ans et a été prise en charge en charge par l’ASE de différents départements ; à sa majorité, elle a été suivie avec un contrat jeune majeur jusqu’à ses 22 ans. Après, tout se gâte. Elle n’arrive pas à obtenir la nationalité française à cause d’un extrait d’acte de naissance falsifié, qu’elle fait modifier, mais le service de l’état-civil de Nantes rejette son dossier. Elle se retrouve sans papiers et ne peut travailler alors qu’elle est cuisinière, métier en perpétuelle tension.
Au foyer, elle a rencontré un jeune Français, orphelin placé à l’ASE, avec qui elle vit, ou plutôt, vivait, car, il y a 3 semaines, il l’a mise à la porte, à la suite d’une dispute. Elle a passé une semaine dehors, téléphonant au 115, qui la renvoie car elle n’a pas de papiers, dort dans des halls d’immeubles et pour finir, vole dans un magasin. Police, arrestation, garde à vue (où on lui conseille de ne pas téléphoner, ni de demander d’avocat « pour pouvoir sortir plus vite » !!!) Et puis, c’est le CRA. Au Tribunal Administratif, elle ne peut pas faire valoir sa longue présence en France, car elle n’a pas le temps de rassembler les preuves de son long séjour.
La solution serait bien sûr le mariage avec son compagnon, mais ce dernier ne veut rien entendre : ni mariage, ni PACS, ni certificat de concubinage, sauf si elle a un enfant et ce dernier se fait attendre…
Au fur et à mesure qu’elle nous parle, nous apprenons les circonstances de sa venue en France. Au pays, elle faisait partie d’un groupe de jeunes musiciens. Un Européen, accompagné d’un Congolais, est venu proposer aux familles un contrat en France. Toute la petite bande de jeunes filles (elles avaient toutes 15 ans, sauf Martine, plus jeune) s’est retrouvée sur le trottoir de Paris et a décidé de fuir le projet de prostitution qu’on lui proposait. Elles ont d’abord été cachées par une dame, puis ont été prises en charge par l’ASE ; pendant toute cette période, Jacqueline a été protégée par son amie Simone, à qui sa mère l’avait confiée à son départ. Cette dernière est décédée l’année dernière. Simone est mariée, a des enfants, mais Jacqueline ne peut guère compter sur elle (gros problèmes conjugaux). Sa solitude, devant la vie de galère qui s’offre à elle, est effrayante ! Elle pense que soit Dieu l’a abandonnée, soit qu’il n’existe pas.

La vie au CRA n’est pas désagréable : les chambres sont propres, les sanitaires fonctionnent, la cour n’est pas grillagée, mais entourée de hauts murs. On leur propose des activités 3 fois par semaine, on peut regarder la télé autant qu’on veut et jouer au pingpong, mais l’enfermement est insupportable ! Jacqueline nous donne quelques info sur ces fameux transferts : il y a eu, ces jours derniers, beaucoup de mouvements ; par exemple, les nigérianes signalées par l’ASSFAM ont été libérées, ainsi que sept Chinoises ; cet après-midi, le CRA se remplit à nouveau, d’où la mobilisation de la police.
A l’heure de la fin des visites, le policier frappe discrètement à la porte et nous fait signe gentiment que c’est l’heure. Il nous laisse toutefois le temps de finir notre conversation et d’embrasser tristement Jacqueline.
Nous sortons, accablées.




LA PRIERE DE MARIA

Visite au CRA du Palais de justice de Paris.

Julie, étudiante à Paris 8, prépare son master sur la rétention des femmes ; nous organisons donc une visite au Palais, l’ASSFAM nous ayant donné deux noms de retenues. Dans le sas, nous patientons une bonne demi-heure, puis nous nous trouvons en face de Maria, une jolie jeune femme originaire de RDC.
Nous prenons place dans le box et Maria nous demande tout de suite si nous ne voyons pas d’inconvénient à ce que nous disions une prière. Pensant faire une réponse œcuménique, je propose le « Notre Père », mais Maria me répond qu’elle veut prier en lingala, sa langue maternelle. Elle joint les mains, baisse la tête et murmure une longue invocation. Elle nous explique ensuite qu’il est d’usage, lorsque que l’on reçoit des visiteurs pour la première fois, de prier, pour placer cette rencontre sous la bénédiction de Dieu. La ferveur de Maria nous impressionne. Elle est pentecôtiste.
Puis Maria nous raconte son histoire, par petites bribes, pas toujours très claires. Il est vrai que le hall où nous nous trouvons est loin d’être calme. Bien que nous soyons dans un box qui préserve l’intimité des échanges, les allées et venues continuelles dans le hall qui dessert, en plus du CRA, le dépôt, provoquent l’ouverture et la fermeture incessantes des deux lourdes portes : la grille qui claque, puis la véritable «  porte  de prison » qui se referme avec un bruit sourd.
 Au pays, elle vendait des tissus et des vêtements sur les marchés, mais à la suite d’une descente de police (ou de milice), elle a pris peur et a décidé de quitter le pays. Aidée d’une amie, elle s’est rendue en Belgique et a circulé avec des faux papiers belges. Son amie a disparu, Maria a donc décidé de se rendre en Angleterre, par l’eurostar. Elle a été arrêtée au contrôle du terminal gare du Nord et avoué que ses papiers étaient faux.
Sa demande d’asile a été rejetée deux fois, elle repasse devant le JLD dans 3 jours.
Au pays, elle a sa mère et ses frères, mais elle ne veut pas les appeler : il est hors de question de leur faire savoir qu’elle est en mauvaise position en France. Elle nous paraît terriblement isolée. Que lui reste-t-il d’autre que la prière ?



Le cas de Madame W.

Fin juillet, nous recevons de la Cimade sud ouest le communiqué suivant :
SOIGNER OU EXPULSER, LE GOUVERNEMENT A FAIT SON CHOIX
Madame W. est enfermée au CRA de Cornebarrieu (Toulouse)... Elle souffre pourtant d’un cancer à un stade très avancé mais le préfet des Pyrénées-Orientales préfère l’expulser en Chine plutôt que de lui permettre un accompagnement médical décent.  
Une semaine après son arrivée au centre de rétention, son état s’est dégradé, victime d’importantes souffrances, le commandant de bord refuse de la prendre à bord de l’avion qui doit la ramener en Chine.
Son état de santé est critique, elle ne peut se passer d’une prise en charge médicale immédiate et étroite.
Sa place n’est pas derrière les barreaux. Sa place n’est pas dans un avion, ni en Chine. Madame W. doit pouvoir se faire soigner dans la dignité et accompagnée par ses proches.
La Cimade demande sa libération immédiate.

Quelques jours après, la Cimade Paris, nous fait parvenir un courriel :
Bonjour,
Vous aviez sans doute lu ce CP de La Cimade.
La dame a été embarquée du CRA de Toulouse ce matin et a refusé d'embarquer lors de son escale à Roissy.
l'administration s'acharne : elle est replacée au CRA du dépôt à Paris...

Très alarmée, je propose à l’ASSFAM de rendre visite à cette dame au dépôt ; malheureusement, elle ne parle pas du tout français, je renonce à aller la voir. Mais lundi 4 août, en fin d’après-midi, je reçois un coup de téléphone de l’ASSFAM : le préfet de police n’a pas suivi la position de son collègue des Pyrénées orientales et a libéré Mme W.
Libérée, ce mot résonne de façon joyeuse, surtout un 4 août, à Paris… mais qu’est-ce que cela veut dire pour Mme W. ? Tout simplement que la police, qui gère le CRA 4, au Palais de justice, la met dehors, sur le trottoir du quai de l’Horloge, « sans autre forme de procès ». D’où l’appel d’urgence de l’ASSFAM, qui cherche une solution d’hébergement pour cette dame, malade, fatiguée et complètement perdue dans ce dédale juridico-policier. Mme W., exténuée, préfère passer une nuit à l’hôtel avant d’envisager un passage en Belgique, ou plutôt en Italie, où elle a de la famille.
C’est alors que j’interviens : je me rends au Palais de Justice (quelle ironie…), où je retrouve Mme W. ; elle est accompagnée par Jérôme, qui travaille à l’ASSFAM et qui malgré l’heure n’a pas voulu la laisser seule, sur le pavé. Merci à lui pour son dévouement et son humanité ! Par ailleurs, l’équipe de l’ASSFAM a fait du très bon boulot : une chambre est retenue pour elle dans un hôtel modeste du 10ème arrondissement, j’ai l’adresse, nous partons en taxi. Sur place, j’installe Mme W. dans sa petite chambre, lui prête mon téléphone pour qu’elle puisse communiquer avec sa famille. La communication entre nous n’est pas facile : Mme W. ne parle pas du tout français, mais sait un peu d’espagnol, dont je connais 3 mots… Demain matin, une jeune femme de l’ASSFAM, qui parle espagnol, viendra s’occuper de Mme W. : l’hôpital, puis le départ pour rejoindre les membres de sa famille. J’attends de ses nouvelles…


PS : Après une deuxième nuit à l’hôtel, Mme W. a pu passer en Italie et a rejoint son fils.

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