Visite au CRA des femmes

Première visite au CRA 4, situé au Palais de justice de Paris.
Par Odile et Christine.


C’est vraiment un choc ! Pour pénétrer dans le Palais, il faut passer un contrôle de sécurité effectué par la gendarmerie : sacs au laser et personnes à la poêle à frire ; après, il faut s’enquérir de l’emplacement du CRA, qui, bien évidemment n’est pas indiqué : « Au fond de la cour à droite, escalier Y », nous dit-on à l’accueil. Arrivées à l’escalier Y, nouvelle demande d’information auprès d’une charmante employée qui travaille dans un réduit sombre, en haut des marches ; comment fait-elle pour garder le sourire ? « Traverser le hall, la cour à droite et là où il y a plein d’agents de police, c’est le dépôt, c’est là ».
Nous nous trouvons devant… une porte de prison, toquons à l’énorme battant et pénétrons dans un sas impressionnant : derrière nous, l’énorme porte, bardée de fer, devant nous, une grille barre l’accès à un hall XIXe siècle, imposant et spacieux. Dans un recoin sombre du sas, nous demandons notre retenue au policier de garde, téléphone, réponse : « Ah ! il y a des transferts, vous allez devoir patienter une dizaine de minutes, asseyez-vous ». Nous prenons place en face de lui, sur un banc et nous patientons. Comme le temps passe, nous nous enquérons des autres retenues dont nous avons le nom : elles ne sont plus sur la liste.
De notre place, nous regardons, ébahies, les passages incessants dans le fameux sas : c’est un défilé permanent de policiers escortant des prévenus menottés : des hommes jeunes, des gamins, un groupe de Roms arrive en 2 fois : des jeunes garçons, puis un groupe de femmes, très à l’aise et parlant haut. Des policiers seuls entrent et sortent sans arrêt, en civil, en uniforme, des hommes, des femmes, on se salue, se claque la bise, on fume à l’extérieur. Un en particulier attire notre attention : il est tellement bouffi de « gonflette » qu’il marche, les pattes écartées, en se dandinant comme un canard. L’atmosphère est tellement oppressante, que nous arrivons difficilement à étouffer le fou-rire nerveux qui nous secoue. Une aumônière, doux sourire et grande croix sur la poitrine, nous dit bonjour. 
Le temps passe, nous nous enquérons de ces fameux « transferts », notre ange gardien refuse de nous répondre, mais téléphone à ses collègues. Après une heure et demie d’attente, nous rencontrons Madeleine. La visite a lieu dans un des box en verres installés dans le hall ; si nous notons avec satisfaction qu’il n’y a aucun contrôle policier pendant l’entretien, en revanche le hall est extrêmement bruyant, avec des passages incessants et même des cris déchirants.



Madeleine, congolaise, J+15.


Madeleine est une jeune femme congolaise de 28 ans, à l’abord sympathique, au sourire chaleureux. Son histoire pourtant ne prête guère à sourire : elle est arrivée en France à l’âge de 13 ans, il y a 16 ans et a été prise en charge en charge par l’ASE de différents départements ; à sa majorité, elle a été suivie avec un contrat jeune majeur jusqu’à ses 22ans. Après, tout se gâte. Elle n’arrive pas à obtenir la nationalité française à cause d’un extrait d’acte de naissance falsifié, qu’elle fait modifier, mais le service de l’état-civil de Nantes rejette son dossier. Elle se retrouve sans papiers et ne peut travailler alors qu’elle est cuisinière, métier en perpétuelle tension.
Au foyer, elle a rencontré un jeune Français, orphelin placé à l’ASE, avec qui elle vit, ou plutôt, vivait, car, il y a 3 semaines, il l’a mise à la porte, à la suite d’une dispute. Elle a passé une semaine dehors, téléphonant au 115, qui la renvoie car elle n’a pas de papiers, dort dans des halls d’immeubles et pour finir, vole dans un magasin. Police, arrestation, garde à vue (où on lui conseille de ne pas téléphoner, ni de demander d’avocat « pour pouvoir sortir plus vite » !!) Et puis, c’est le CRA. Au tribunal administratif, elle ne peut pas faire valoir sa longue présence en France, car elle n’a pas le temps de rassembler les preuves de son long séjour, je pense qu’elle n’a pas fait appel. 
La solution serait bien sûr le mariage avec son compagnon, mais ce dernier ne veut rien entendre : ni mariage, ni PACS, ni certificat de concubinage, sauf si elle a un enfant et ce dernier se fait attendre…
Au fur et à mesure qu’elle nous parle, nous apprenons les circonstances de sa venue en France. Au pays, elle faisait partie d’un groupe de jeunes musiciens. Un Européen, accompagné d’un Congolais, est venu proposer aux familles un contrat en France. Toute la petite bande de jeunes filles (elles avaient toutes 15 ans, sauf Martine, plus jeune) s’est retrouvée sur le trottoir de Paris et a décidé de fuir le projet de prostitution qu’on lui proposait. Elles ont d’abord été cachées par une dame, puis ont été prises en charge par l’ASE ; pendant toute cette période, Martine a été protégée par son amie G., à qui sa mère l’avait confiée à son départ. Cette dernière est décédée l’année dernière. G. est mariée, a des enfants, mais Madeleine ne peut guère compter sur elle (gros problèmes conjugaux). Sa solitude, devant la vie de galère qui s’offre à elle, est effrayante ! Elle pense que soit Dieu l’a abandonnée, soit qu’il n’existe pas.
La vie au CRA n’est pas désagréable : les chambres sont propres, les sanitaires fonctionnent, la cour n’est pas grillagée, mais entourée de hauts murs. On leur propose des activités 3 fois par semaine, on peut regarder la télé autant qu’on veut et jouer au pingpong, mais l’enfermement est insupportable ! Madeleine nous donne quelques infos sur ces fameux transferts : il y a eu, ces jours derniers, beaucoup de mouvements ; par exemple, les nigérianes signalées ont été libérées, ainsi que sept Chinoises ; cet après-midi, le CRA se remplit à nouveau, d’où la mobilisation de la police.
A l’heure de la fin des visites, le policier frappe discrètement à la porte et nous fait signe gentiment que c’est l’heure. Il nous laisse toutefois le temps de finir notre conversation et d’embrasser tristement Madeleine.
Nous sortons, accablées.


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