Les visites du mois d'août 2012




Nous avons commencé nos visites en février 2012. Malgré le décalage entre la mise en ligne de ce blog et les premiers témoignages recueillis, nous pensons intéressant de les publier et de commencer par le début.
Ces premiers témoignages sont regroupés par mois. Nous rattraperons le temps jusqu'à faire coïncider les futures publications avec les périodes concernées et en publiant nos visites les unes après les autres.


Août, moins de visites. Ce sont les vacances, mais pas pour tout le monde...

Visite 1
Annie et Danielle

Rétention encore plus difficile pour les retenus musulmans pendant le Ramadan ; beaucoup de jeunes maghrébins à Vincennes, fatigués, tristes et angoissés. 
Un même vœu exprimé par tous, ne pas être expulsé, ne pas repartir vers une vie décrite comme encore plus misérable que celle vécue en France. Rester 45 jours au CRA si il le faut, malgré le bruit, la crasse, les automutilations, les bagarres…

Karim (CRA1) marocain, contact par cabine. 8 jours de rétention.

Jeune retenu, timide et réservé, qui vit en France depuis 7 ans dans des conditions de grande précarité : pas de domicile, dort dans une voiture, travail non déclaré sur les marchés (30€ par jour).

Arrêté à Courbevoie, 24 h de garde à vue car accusé d'avoir volé un vieux casque, mais le retenu nous dit l'avoir trouvé sur le sol. Il a demandé un avocat mais il lui a été répondu que ça ne servirait à rien. Déjà arrêté et gardé au commissariat quelques heures dans le passé, mais premier séjour dans un CRA.
Avocat commis d'office, TA et 1er JLD négatifs, n'a pas rencontré le consul.

Le retenu est arrivé à l'âge de 17 ans (2005) par l'Italie, avec un ami français chez lequel il a été hébergé pendant deux ans en échange d'un travail non rémunéré ; toute sa famille est au Maroc mais il n'envisage pas du tout de repartir, retour qu'il ressentirait, nous semble-t-il, comme un échec.
Médicaments (paracétamol?) contre des douleurs à un pied (fêlures?) suite à un choc en travaillant sur un marché.
Premier séjour dans un CRA en Hollande, libéré au bout d'un mois ; OQTF en 2010 et nouvel OQTF actuel.
Karim nous dit doucement, sans virulence aucune, combien les conditions sont difficiles dans le CRA 1, nous parle du bruit incessant qui empêche de dormir, de la saleté des toilettes et des douches, des bagarres, de ceux qui se mutilent ou cherchent à se suicider et des incivilités envers la police et à la cabine téléphonique ; il est très éprouvé et anxieux mais ne veut pas de médicaments.

Mounir (CRA3) tunisien, algérien ou marocain (!!), contact cabine. 9 jours de rétention.

Retenu (30 ans) qui prend des somnifères à cause du bruit (ses difficultés à garder les yeux ouverts en attestent) ; nous avons parfois eu du mal à comprendre ce qu'il nous disait, 
Mounir est beaucoup plus nerveux que le retenu précédent et semble au début de l'entretien assez méfiant à notre égard bien qu'il nous reçoive ; il ne veut pas donner sa nationalité réelle.
En France depuis un peu plus de deux ans, travaille très tard sur des marchés, non déclaré.
Au CRA depuis 9 jours (probables), premier séjour ; arrêté à Aubervilliers, garde à vue de 24h car "emprunt" d'un vélo pour pouvoir rentrer très tard chez lui. 
Avocat commis d'office, 1er JLD négatif, n'a pas rencontré de consuls. Le retenu se plaint de la mauvaise volonté de son avocat qui n’aurait pas lu le dossier.
Vit avec son père et son frère de 21 ans (qui veut devenir boxeur), qui sont sans papiers ; le retenu les aide financièrement et n'a aucune famille dans son pays d'origine, sa mère et sa sœur étant décédées. 

Les conditions matérielles du CRA3 semblent meilleures qu'au CRA1 malgré la présence de plus de 50 retenus ; le retenu nous dit qu'il n'y a pas de bagarres. Il se plaint d’être empêché de faire correctement le ramadan et souffre de la soif.
Nous dit être angoissé et stressé d'être au CRA, il désire rester en France. Il pensait qu’on pouvait l’aider mais comprend notre démarche.



Visite 2

Colette et Danielle

Ça ne s'était pas produit depuis plus d'un an : lors de notre premier entretien, le policier nous a interdit de garder avec nous de quoi écrire… Mémorisons, mémorisons… Ce doit être pour nous aider à entretenir nos neurones.
Juste après notre visite, nous avons écrit tout ce dont nous nous souvenions et, heureusement, l'équipe policière a changé avant le second entretien et nous pouvions à nouveau avoir une feuille de papier et un crayon. Mais il vaut vraiment mieux être deux lors de nos visites…

Hichem (CRA1) tunisien, contact par cabine. 13 jours de rétention.

Jeune retenu, parfois difficile à comprendre et un peu assommé par les médicaments qu'il prend pour dormir et calmer son angoisse.
En France depuis le début de l'année 2011, en provenance d'Italie où se trouve une amie qui l'aide dans ses démarches ; il souhaite d'ailleurs repartir en Italie où il a un rendez vous administratif le 22 Octobre dans une "mairie" (?).

Arrêté gare de l'Est et gardé environ 10 h au commissariat du Châtelet ; ne signale pas de problème particulier lors de cette interpellation.

Gagne sa vie en décorant des assiettes et faisant des objets décoratifs qu'il vend lors de rassemblements musulmans tel que celui organisé par l'association islamique  Ennarda (parti de l'actuel président tunisien).
Le retenu a vu le consul mais sans rien lui dire et n'est pas connu au CRA sous sa véritable identité. Il n'a aucune confiance dans les autorités consulaires et pense que rien n'a vraiment changé depuis Ben Ali.

Bon contact avec l'ASSFAM, très critique vis à vis des infirmières, du médecin ; très critique aussi vis à vis  des policiers qui, nous dit-il, n'ont aucun respect vis à vis des retenus.
Il ne comprend pas notre démarche, les raisons de nos visites ; et nous ne sommes pas arrivées à ce que cela soit plus clair dans son esprit…



Gor (CRA2) arménien, contact par cabine. 7 jours de rétention.

Retenu complètement désespéré, qui préfère rester 20 ans en prison en France plutôt que d'être renvoyé en Arménie, nous dit-il.
Habite Niort chez un ami depuis 2008, date de son arrivée en France ; bénéficie de l'Aide Médicale d'Etat et a fait deux fois une demande d'asile politique, rejetée.
Venu à Paris pour un rendez vous à la CAFDA (coordination d'accueil des Familles de demandeurs d'asile) pour une nouvelle demande, hébergé dans un hôtel trouvé par une assistante sociale de la CAFDA de Niort, il a été arrêté à la gare du Nord.

Les conditions de son arrestation et de sa garde à vue sont inacceptables : parce qu'il n'avait pas de ticket de métro au passage du tourniquet, ce qu’il conteste, il est arrêté à la sortie de la gare et conduit au commissariat ; menotté dans le dos, il est resté ainsi en garde à vue pendant 24 heures sans manger et sans médicaments (vives douleurs dorsales dues à une ancienne chute) malgré ses demandes ; pour toute réponse, le retenu nous dit avoir été injurié par les policiers présents au commissariat.

Tribunal administratif, JLD et appel ce jour négatifs ; avocate personnelle mais actuellement absente et attestation de logement à Niort fourni par son ami.
Le retenu a déjà fait un séjour au CRA de Rennes il y a 8-9 mois, a eu une OQTF, mais avait été libéré du CRA au bout de 6 jours grâce à un dossier d'appel fait par l'ASSFAM de Rennes.

Sous traitement par Seresta (le retenu nous montre une ancienne ordonnance), traitement continué au CRA de Vincennes ; bon contact avec les infirmières.

Il a l'impression que l'ASSFAM ne veut pas prendre en compte son dossier et refaire pour lui une demande d'asile politique. Il n'a pas encore vu le consul ; nous essaierons de prendre contact avec son avocate à son retour de vacances. 


Visite 3

Elisabeth et Danielle

Le premier retenu a été signalé à Elisabeth par le réseau RESF qui cherchait à contacter l'observatoire. Une pétition de soutien est sur le site RESF ; ce retenu risque une expulsion dimanche 26 août.
Nouvelle visite pour le second retenu qui était très angoissé lors de l'entretien de la semaine dernière et qui, depuis, a été blessé lors d'une bagarre ; visite dans des conditions difficiles car un policier est resté à moins d'un mètre de nous tout le long de l'entretien.

Bajlinder (CRA1) indien, contact direct. 16 jours de rétention.
En France depuis 1996, rejoint définitivement par sa compagne en 2009 (venue avec un visa touristique en 2004) ; deux enfants : l'aîné de 7 ans, indien, est scolarisé à Bagnolet et l'autre âgé de 2 ans est né en France. 
Aidé par RESF Bagnolet qui est en contact avec l'ASSFAM. RESF essaie de débrouiller un problème d'identité car le prénom de Bajlinder sur son passeport est différent de celui mentionné sur les documents de la préfecture.

Il a été arrêté gare du Nord et gardé au commissariat du Châtelet 4h avant d'être amené au CRA. Le tribunal administratif a confirmé l'OQTF et le JLD a décidé la rétention, maintenue en appel.

Déjà arrêté en 2010 sur un chantier mais libéré aussitôt, semble-t-il sans OQTF.
Travail non déclaré : chantiers de peinture depuis 8 ans et marchés auparavant.
Sa femme et un cousin sont très présents. Ce dernier s'occupe de trouver un nouvel avocat après un premier contact peu efficace.

Le retenu veut tout tenter pour refuser son expulsion. 

Vol prévu Dimanche matin 26 août. RESF prévoit un rassemblement à Roissy si le vol est confirmé.

Gor (CRA2) arménien, contact direct, 2e visite. 14 jours de rétention.

Deuxième visite car ce retenu était particulièrement angoissé la semaine dernière ;  il a de plus été blessé à la main droite (fractures de deux doigts) à la suite d'un coup de pied donné par un autre retenu. Il nous dit qu'il n'a pas eu le droit de parler avec le médecin des urgences.

Toujours sous Seresta, peut être avec des doses plus fortes car le retenu semble plus détendu que lors de notre première visite.
Conversation la plus banale possible, y compris sur les conditions de cette bagarre, car toute confidentialité était absolument impossible. Seule précision : il appartenait dans son pays à un parti politique opposé au gouvernement actuel et craint pour sa vie si il est expulsé. Il n'a plus de famille en Arménie : sa mère est décédée et son père est en Russie.

Son Expulsion est prévue samedi 25 mais il n'a pas vu de consul et n'a donné aucun papier d'identité. Est-ce que la préfecture peut avoir des renseignements par la CAFDA, organisme avec lequel le retenu était en contact ?
Gor. semble heureux de notre visite, il nous embrasse en partant. Le policier qui nous écoutait de près a l'air toujours de très mauvaise humeur.



Visite 4

Danielle

Gor (CRA2) arménien, 3e et 4e visites, soit 19 puis 26 jours de rétention.
Deux visites supplémentaires avec Gor après les 2 premières.
C'est qu'il lui arrive beaucoup d'épreuves au CRA à ce Monsieur arménien, né le 3 décembre 1982, qui veut tout tenter pour ne pas repartir dans son pays car il craint pour sa vie.
Il a eu deux doigts fracturés par un coup de pied donné par un "musulman"  nous a-t-il dit lors de notre visite du 23 août ; et le 25, la main plâtrée, il a été conduit à l'aéroport, c'était son premier vol et il l'a refusé.
Il m'a expliqué qu'il était chrétien, que les arabes ne l'aimaient pas à cause de cela et que la personne qui l'avait agressé était sortie du CRA… 
Il me dit aussi que le Seresta que lui donne les infirmières ne semble pas calmer ses angoisses ; il y a quatre infirmières, trois sont très gentilles avec lui mais la quatrième lui fait remarquer ce qu'il coûte à l'état français à chaque fois qu'elle lui donne un cachet.
Le 30, nouveau vol annoncé ; alors, il avale pièces et piles et est emmené à l'hôpital mais non à l'aéroport.

Le 03 Septembre, second JLD avec une avocate commise d'office pas bonne du tout me confiera l'interprète vue en Cour d'Appel le lendemain. En Cour d'Appel, l'avocate insiste sur le fait que Gor n'a pas pu déposer plainte dans les temps requis après le coup de pied qu'il a reçu ; mais la présidente rejette cet argument. Vingt jours de plus en rétention.
Un nouveau vol est prévu le 13 Septembre.

Il veut rester en France, se marier avec son amie arménienne réfugiée elle aussi, maman d'un petit garçon de 11 ans ; il a encore plein de rêves dans la tête, il a au moins ça.


Les jours suivants, Gor est de plus en plus confiant au téléphone, sûr qu'il va arriver à tenir jusqu'à 45 jours, limite légale de la rétention, être à nouveau libre. 
Puis son téléphone ne répond plus.
Gor a été expulsé le 19 septembre, après 41 jours de rétention.



Bajlinder suite et fin


Aéroport de Roissy, dimanche 26 août :
L'expulsion pour l'Inde est confirmée, le vol est à 10h45. Plusieurs militants de RESF et autres sympathisants se retrouvent à l'aéroport avec les enfants et la femme de Bajlinder. 
Distribution de tracts aux passagers du même vol pour leur expliquer, les alerter sur cette expulsion imminente ; contacts téléphoniques fréquents avec Bajlinder et avec des militants RESF présents à l'Université d'été du parti socialiste qui interpellent plusieurs ministres… Bajlinder refuse d'embarquer, les minutes s'égrènent ; c'est son premier refus d'embarquer, les policiers n'insistent pas ; Bajlinder est ramené au CRA de Vincennes.

- Deuxième comparution devant le JLD (25 jours de rétention) et cour d'appel :
M. Bajlinder S. paraît bien seul ce samedi matin 1er septembre à cette audience ; en fait, non, il y a l'essentiel dans un tel cas : une jeune avocate formidable qui soulève plusieurs points susceptibles de faire annuler cette mise en rétention ; mais rien n'y fait, le juge, après un long délibéré, rejette tous les arguments.
Après l'audience, l'avocate explique qu'un nouveau vol est prévu le 7 septembre, avec escorte policière précise-t-elle ; ce qui signifie être attaché, menotté, difficile de refuser l'embarquement dans de telles conditions. Mais elle fait appel de la décision du JLD ; ce sera lundi ou mardi ; il faut essayer de choisir le jour où madame la présidente présente ce jour-là est respectueuse de l'Autre, même quand c'est un retenu.
Ce sera lundi. La jeune avocate déroule ses arguments, toujours aussi brillante ; long délibéré et la présidente retient l'un d'eux, mais un seul suffit : M. Bajlinder ne disposait pas de téléphone le long du trajet entre le CRA et l'aéroport et donc ne pouvait contacter ni avocat ni famille. 
Bajlinder est libre, toujours avec une OQTF, ce qui signifie qu'il est toujours expulsable… 

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