Ils n'en ont rien à foutre, de la femme et des gosses !


Fin janvier je suis allée voir Lamin. Il vit aux Pays-Bas depuis 2004. Il est marié depuis 2009 avec une femme de nationalité hollandaise et est père d’une petite fille d’1 an, et d’un garçon de 3 ans.
Il était en situation régulière dans ce pays et à l’expiration de son titre de séjour, la préfecture lui a délivré un récépissé provisoire de 4 mois, en attendant son renouvellement. Dans le courant de ces 4 mois, alors qu’il était en France, il a été condamné à 15 mois de prison qu’il a effectué à la Santé. Il n'a évidemment pas pu aller chercher son nouveau titre de séjour, comme il lui était demandé dans la lettre transmise par sa femme. À sa sortie, on lui a signifié immédiatement une OQTF et il a été amené au CRA.
La préfecture a demandé son expulsion vers la Gambie, son pays.
Malgré le soutien d’un avocat (800€) et l’explication de sa situation familiale avec preuves à l’appui, la préfecture a maintenu sa demande d’expulsion vers la Gambie et la prolongation de 20 jours de la rétention a été confirmée en appel.
Rien à faire le juge, de la femme et des gosses, et en plus il se permet d'ironiser sur le fait que Lamin dit vouloir retourner en Hollande alors qu’il n’a que 40 euros en poche. Sous-entendu : il se moque de lui Lamin, de vouloir lui faire croire ça ! C'est bien connu que les étrangers comme lui sont des fraudeurs et donc menteurs...
Cette remarque plus qu’inopportune étant donnée sa situation l’a choqué et il a bien relevé que ce juge outrepassait son rôle.
Et moi de constater une fois de plus que certains juges n'hésitent pas à afficher ouvertement leur parti pris.


Le 22 janvier la préfecture a faxé une demande de situation en Hollande. D’après la femme de Lamin, la réponse a été envoyée mais la préfecture dit ne pas l’avoir reçue.

Bien que m'expliquant tout cela avec un petit sourire, il est assez désespéré. Sa femme est actuellement sans travail et l’idée d’être éventuellement expulsé vers la Gambie et de la laisser seule avec ses 2 enfants lui est insupportable.

Pour la vie dans le CRA, il dit le bruit infernal qui empêche de dormir, les tensions entre retenus et policiers, ou entre retenus et retenus…
C’est vrai que le soir où j’ai appelé la cabine pour proposer une visite, en attendant son arrivée au téléphone, j’entendais un vacarme infernal plein de cris et de résonances.

Ce vendredi, je l'appelle pour prendre de ses nouvelles. Il m'apprend qu'il a refusé un premier vol le samedi précédent et qu'il craint d'être de nouveau sur la liste affichée tous les soirs avec toutes les expulsions prévues. Chaque soir, chacun va voir s'il est dessus... Comment pourrait-il ne pas y avoir de tension ?
Sa femme vient d'arriver à Paris et va aller à l'ambassade voir si elle peut obtenir de l'aide. 

Je ne sais pas ce qu'il en est pour l'ambassade des Pays-Bas, mais pour la France, ça semble clair. Malgré toutes les preuves fournies de sa vie en Hollande, le titre de séjour et le récépissé périmés, la lettre, sa femme, ses enfants, rien n'y fait. Seul un titre de séjour valide peut être retenu pour l'expulser vers la Hollande.
Qu'à cela ne tienne, la machine à expulser est en route, et peu importe les conséquences. Elle en a rien à foutre la machine de la femme et des gosses. Elle n'en a rien à foutre de broyer quatre vies. Ce qui compte c'est les chiffres. Lamin fait très bien l'affaire. Il sort de prison, c'est le candidat idéal...
Le soir il m'envoie un sms. Il est sur la liste du lendemain avec un vol à 8h30 du matin.
Je l'appelle, j'essaye de lui soutenir le moral, lui dit que j'ai connu quelqu'un qui a réussi à refuser 4 vols, lui donne les conseils habituels. Je ne pense pas à lui demander quel est le vol. Il ne vit pas en France, sa famille est en HoIlande, comment mobiliser qui que ce soit ?
J'aurai dû. 
Il me dit qu'il a le droit de passer un dernier coup de fil avant de monter dans l'avion et que c'est à moi qu'il le passera.
Il s'accroche à cette idée comme à une bouée. Et moi à celle  qu'il va réussir à refuser.

À 8h, je n'ai rien reçu, à 8h30 non plus, à 9h toujours rien. Je me dis qu'il est en train d'ameuter les passagers, que l'avion est retenu... 
À 9h30 je n'en peux plus j'appelle son portable, il est peut-être dans le car de police, en train d'être ramené au CRA. Ça sonne. Une voix dit quelque chose en néerlandais. Je raccroche. J'ai dû me tromper, la dernière fois quand il n'avait pas répondu, je n'avais pas eu de voix en néerlandais. Je rappelle, même voix en néerlandais puis une autre en français, qui dit que ce numéro n'est pas attribué. Je raccroche. C'est peut-être une erreur. Je rappelle.
Ce numéro n'est pas attribué.
Rien à foutre que la barbarie règne en Gambie !
Rien à foutre de mettre une vie en l'air !
Rien à foutre de celle de la femme et des gosses !

Christine

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